A l'Ecole

Textes de
Ada Teller

 

 

Histoire de jouer

 

Capitaine Printemps, on va envahir le square ! On va prendre d'assaut la cabane, les toboggans, le bac à sable et les balançoires, mais on laissera aux grands tous les bancs. On va remplir les pelouses de jeux et de jouets : des poupées à bercer, des ballons, des patinettes, un croquet. On fera la course sans tricher et des culbutes dans l'herbe avec la tête en bas pour voir à l'envers. J'apporterai mes billes, ma toupie, mon robot dinosaure et le camion qui roule tout seul. Raconte-moi grand-père quand tes parents qui sont mes arrière-grands-parents et leurs parents qui sont mes arrière-arrière grands-parents n'avaient pas de jeux avec des piles électriques ni rien à télécommander et qu'ils couraient après un cerceau qui courait devant eux ; et quand à la campagne ils grimpaient dans les arbres et se baignaient dans une mare avec des canards et leur parlaient coin-coin ; et quand ils fabriquaient avec du papier, de la colle et des tiges en osier, des cerfs-volants qu'ils faisaient voler très haut pour qu'ils voient les anges de près. Est-ce que les garçons s'amusaient à faire pipi loin ? Parle moi de ceux qui chevauchaient à califourchon sur une barrière en bois faisant tagada, tagada, pour aller plus vite et arriver à la mer et de la fille en robe de nuage et capeline à rubans qui jouait avec son chat ; je crois que c'était une fée, qu'elle s'appelait Euguelberthe et le chat Rosmorduc. Elle trouverait bizarre mon jean, ma casquette, mes baskets, et moi habillé comme ça, mais je voudrais qu'elle vienne dans mon square et qu'on joue à tous ces jeux et aussi un petit peu à la console, Euguelberthe, Rosmorduc et moi.


 

 
     
 

 

N'oublie pas !

 

Ce matin, mercredi, je dois faire quelque chose d'important, mais je ne me rappelle ni où ni quoi, le souvenir m'est sorti complètement de la mémoire. Il a dû s'échapper la nuit de mon cerveau en profitant que je dormais ; peut-être est-il sorti ensuite de la chambre sur la pointe de ses pieds et il a trouvé le moyen de tournoyer comme une luciole toute la nuit dans le jardin, peut-être que les fourmis l'ont vu avec leurs grands yeux, et qu'il a réveillé les écureuils. En tout cas, j'ai beau chercher dans ma mémoire, il n'y est pas. Et voilà que maman ouvre la porte : Odilon, n'oublie pas, aujourd'hui tu dois faire de l'ordre dans ta chambre et ranger ton armoire. C'était donc cela ! le souvenir est allé dans la mémoire de maman !

 

 
     
 

 

En gros

 

Un gros kilo avait commencé à se faire des soucis ; si ça continue comme ça, se souciait-il, bientôt je ferai un kilo et demi ; alors il prit la bonne résolution de se mettre à la diète, mais il réussit seulement à devenir un bon kilo, ce qui lui paraissait encore trop car un kilo se doit d'être un kilo précis et c'est pourquoi, nouvelle résolution, il s'inscrit dans une salle de sport. Chaussé de baskets, coiffé d'une casquette et vêtu de sa combinaison sportive, il y va trois fois par semaine et soulève des poids, car soulever des poids en fait perdre ou évite de grossir ; à côté de lui, des ennuis énormes pédalent dans des machines, bien décidés à maigrir, à l'image d'un gros chagrin que, de jour en jour, on voit se transformer en sourire.

 

 
     
 

 

Toc-toc


Autrefois, quand tout le monde était bon et que rien de mauvais ne pouvait arriver et que jamais il ne faisait mauvais, les maisons n'avaient pas de portes ; elles avaient une bouche et deux yeux et, si tout le monde était content, le toc-toc quant à lui, s'ennuyait. Un jour il alla voir le menuisier et lui dit fais-moi une porte, s'il te plaît, et le menuisier en fit une qu'il installa chez lui pour que tout le monde puisse frapper ; ainsi en était-il en ces temps merveilleux où la porte ne servait qu'à toc-toquer.

 

 
     
 

 

Fourmine


Un tout petit peu, c'est un peu, mais en tout petit, petit comment ? petit comme un petit pois, parfois plus petit, parfois plus grand. J'aime les petits pois et non pas les moyens pois ou les grands pois, puisqu'il n'y en a pas. Si on ne veut pas avoir faim, on ne mange pas un seul petit pois, ni deux, ni trois, il en faut au moins un bol, pas trop petit, mais pas trop grand, sinon on ne peut pas tout manger et on en laisse un peu, petit ou grand. En veux-tu ? Oui, merci, dit Fourmine la fourmi très poliment, mais elle en prit un seul, un seul petit pois, le plus petit, pas le plus grand, car pour une fourmi, le plus petit des petits pois, c'est déjà bien grand !

 

 
     
 

 

Tourbillon

 

Dans la cour de l'école, comme sorti de nulle part, un tourbillon faisait pirouetter les feuilles de l'automne ; puis, prenant force, il se faufila en tire-bouchon dans les couloirs ; trouvant porte ouverte, il souleva de nos pupitres nos feuilles de dessin qu'il emporta en un instant, suivi de nous tous, décoiffés, affolés, car il s'échappait déjà par la porte principale, dévalait les marches, et continuait par la rue en direction des champs, et là, sur le chemin, comme nous commencions à nous essouffler sérieusement, il ralentit en se laissant rattraper et hop ! nous embarqua, un à un, entre les feuilles de l'automne et les nôtres de dessin, tourbillonnant.

 

 
     
 

 

Mon Age

 

Depuis que je suis née, un petit personnage m'accompagne : c'est mon Age. Partout et continuellement, il me suit avec sa calculette, additionnant des minutes qui font des heures qui font les jours qui font les semaines ; une fois par an, toujours à la même date, comme s'il était un chef d'orchestre, il fait danser les douze mois de l'année à la lumière des bougies sur mon gâteau d'anniversaire. Il tricote aussi, tel une grand-mère, avec le fil de ma vie, ma petite histoire personnelle regardant par la fenêtre les trains qui passent, sans sauter aucune étape, mais sans retour en arrière. Bon voyage !

 

 
     
 

 

Les jambes

 

Ce n'est pas juste : les mains en appui sans effort particulier sur le guidon, les fesses bien au repos sur le siège petit mais confortable, les pieds pénards sur les pédales, il n'y a que nous, les jambes, qui travaillons pour que ce vélo avance. Pliez-dépliez genoux de telle sorte que celui qui est en bas monte et que celui qui est en haut descende et que chaque cuisse se mette à tour de rôle à l'horizontale si elle était à la verticale et à la verticale si elle était à l'horizontale, tandis que vous, mollets, tout en suivant le mouvement, pas un seul instant ne relâchez la pression sur les pieds pénards dans les pédales. Et on s'applique autant de fois que nécessaire pour garder l'équilibre de ce vélo qui grâce à nous et à nos seuls efforts, roule et avance. Ouf ! voilà fini le tour du jardin. Oh non ! ça recommence !

 

 
     
 

 

Passe le temps

 

Odilon et Nénuphar jouent dans le jardin, ils jouent à être grands et ils vont se marier. Odilon porte un chapeau, Nénuphar a ramassé sur l'herbe un bouquet de fleurs. Assis sous un arbre, ils disent que c'est leur maison et bercent une poupée qui est leur bébé. Puis, ils se lèvent et disent que le bébé a grandi et le conduisent à l'école qui est un autre arbre à côté. Elle est astronaute, et lui épicier et très vite, toujours sous leur arbre, c'est-à-dire chez eux, ils disent que le temps est passé, que maintenant ils sont les grands-parents de la même poupée, qu'ils sont déjà à la retraite et qu'ils vont faire un voyage très long et très loin. C'est à vélo qu'ils partent faire le tour du jardin, mais, depuis un bon moment, où sont-ils passés ? Je ne vois venir, appuyés sur des cannes, qu'une dame et un monsieur tous deux de grand âge ; le monsieur a un chapeau, et la dame, un bouquet de fleurs.

 

 
     
 

 

Matin et Soir

 

Le matin n'arrive jamais en retard. En observant bien, car pour toute chose il convient d'être bon observateur, ce qui attire le matin c'est le petit-déjeuner ; mais bizarrement, à midi pile il s'en va, qu'on ait ou pas déjeuné. Le soir aussi est ponctuel ; en continuant de bien observer et, si ma mémoire est bonne, pas une seule fois le soir n'a été absent quand nous passons à table pour dîner ; puis, étrangement, il file dès qu'on est couché et on ne le revoit jamais au petit-déjeuner. Enfin, bon appétit tout le monde, le soir et le matin.

 

 
     
 

 

Un métier Porteur

 

Autrefois, dans les gares, il y avait des porteurs. Coiffés de casquettes, ils attendaient dans l'entrée les voyageurs coiffés de chapeaux, et pour moins d'un franc, ils portaient leurs bagages jusqu'au train : bon voyage Madame, bon voyage Monsieur ; puis à l'arrivée, comme s'ils avaient voyagé plus vite dans ce même train à vapeur, ils étaient déjà sur le quai pour porter à nouveau sacs, sacoches, malles, valises et landau du bébé. N'avez-vous rien oublié, Madame, n'avez-vous rien oublié Monsieur ? Oh oui ! nous avions oublié ces porteurs.

 

 
     
 

 

Chez l'oculiste

 

Docteur, au sujet de l'énorme globe oculaire que vous avez affiché dans votre salle d'attente et dont le regard s'échappe en général par la fenêtre en direction de la rue, je voulais vous dire qu'aujourd'hui et bien que je sois myope, comme vous le savez, j'ai bien vu en écrivant qu'il regardait dans mon cahier. Croyez-vous, docteur, que ma poésie lui plaît ?

 

 
     
 

 

Les visiteurs

 

Quand les souvenirs me rendent visite, même à l'improviste, je les accueille très bien, surtout ceux qui se sont donné la peine de venir de très loin ; installez-vous ici, s'il vous plaît ; au plus jeunes j'offre une orangeade, au plus vieux je demande : voulez-vous une tasse de thé ? C'est la moindre des choses, car je trouve franchement poli que les souvenirs ne m'aient pas oublié.

 

 
     
 

 

On avance

 

Pour rouler en tandem, il faut que quelqu'un pédale devant et que quelqu'un pédale derrière ; comme il faut pédaler à la même cadence, il serait mal venu que ne soit pas d'accord le cycliste de devant avec le cycliste de derrière ; adieu l'équilibre, ce serait l'accident ; il faut donc pédaler à la même vitesse, toujours en avant, car il n'est pas possible en matière de tandem, tout comme dans un vélo, de faire marche arrière ; en descendant la côte, ils entendent la chanson du vent ; le seul vrai guidon se trouve devant, et c'est un guidon simplement d'appui celui de derrière ; pour bien avancer sans autre accident, il faut bien regarder devant, ce qui est assez difficile pour celui qui pédale derrière ; mais ça n'existe pas un tandem latéral où les deux cyclistes rouleraient devant ; il faut dans ce cas un quadricycle, où on pédale à deux sur les places avant et à deux autres, souvent, sur les places arrière ; puis il y a les pédalos, mais c'est encore autre chose et c'est dans l'eau ; on pédale côte à côte sur un pédalo, que ce soit dans la mer, dans un lac ou dans un lagon, avec ou sans deux passagers qui, assis à l'arrière, pédalent autant ; devant il y a comme il se doit, un seul gouvernail ; à deux ou à quatre ils pédalent fort, laissant derrière eux des musiques liquides et des chansons dans l'eau.

 

 
     
 

 

Dans le labyrinthe


Il y a un seul lieu qui invite à entrer avec pour seul but de trouver à en sortir, c'est le labyrinthe ; celui du Jardin des Plantes n'est pas mal ; me voilà dedans, j'avance un peu, le chemin bifurque, je prends à droite, mais plus loin, me voilà dans une impasse, je suis obligé de rebrousser chemin pour retrouver la bifurcation et tourner dans l'autre sens ; c'est bon, mais peu après, je me trompe encore ; comme dans un rêve, un rêve angoissant, je suis entouré d'un mur végétal et le chemin tortille qui ne mène nulle part ; je croise des gens tout aussi perdus ; bientôt j'ai un peu le tournis et les pieds qui font mal ; et si j’appelais papa ? et soudain, me voilà dehors, sans savoir comment ; mais le plus curieux, c'est qu'on cherche à recommencer et que d'avoir peur depuis l'entrée et jusqu'à la sortie soit aussi amusant.

 

 
     
 

 

Les saisons

 

Il fait froid, c'est encore l'hiver mais, comme si c'était déjà le printemps, il y a des fleurs ; c'est avant la fin du printemps que vont mûrir les fruits d'été ; l'été, bien avant de se terminer, voit jaunir les arbres, comme si l'automne avait commencé ; avant la fin de l'automne, on pourra déjà aller aux sports d'hiver.

 

Tout cela est bien naturel, mais je ne comprends pas pourquoi il n'y a pas de mots pour ces entre-deux : l'hivertemps, le printété, l'étomne et l'autover.

 

 
     
 

 

Exercice physique


Quand on est couché, peut-on se lever de son lit et se mettre debout sans s'être assis et sans être acrobate de cirque ou cascadeur ? J'ai essayé ce matin en procédant comme ceci : on part donc de la position couchée, on se met sur le ventre, puis à quatre pattes, puis, on pose au sol un pied après l'autre, on retire enfin l'appui que font les bras et les mains, on se redresse, et vous voilà debout sans vous être assis. Essayez. L'inverse, c'est-à-dire se coucher sans s'asseoir peut paraître plus facile ; debout au pied du lit, il suffirait de se laisser tomber en avant, le matelas assurant l'amortissement de la chute, mais il convient tout de même de faire preuve de prudence et d'essayer plutôt ceci : debout au pied du lit, on se penche en avant, on pose les mains à plat sur le matelas, puis on monte à genoux ; une fois à quatre pattes, on avance les mains l'une après l'autre en direction de l'oreiller et on sera bientôt couché, toujours sans s'être assis. Essayez. En poursuivant mes recherches, j'ai découvert ensuite d'autres moyens, qui sont un peu plus difficiles à expliquer, il faudrait au minimum un dessin et je ne sais pas dessiner ; mais ça ne fait aucun doute, vous trouverez.

 

 
     
 

 

La dame du GPS

 

Papa dit qu'avant on se débrouillait très bien sans elle, qu'elle se trompe parfois, que sa voix n'est pas belle et quand elle prononce mal le nom des rues, des places ou des avenues, papa s'énerve ; quand il déplie des cartes comme s'il voulait tapisser tout l'intérieur de notre voiture, je crois qu'il est un peu jaloux mon papa de la dame du GPS, mais il finit toujours par en avoir besoin et en repliant ses cartes tout de travers à nouveau papa s'énerve. Comme la dame du GPS est tout sauf rancunière, depuis sa demeure occulte dans les régions mystérieuses où elle demeure, telle une bonne fée qui entend nos vœux à distance, elle vole à notre aide.

 

 
     
   

Chut !

 

Parfois, quand j'éteins la lumière, me croyant endormi, tout susurre et chuchote autour de moi ; dans la malle murmurent les jouets et dans la commode le linge, bien rangé dans les tiroirs, envoie des messages aux habits suspendus dans le placard ; même le lit a quelque chose à dire aux draps ; la chaise converse toute seule au dessous du miroir qui, vide de tout reflet, émet des ronflements, tandis que sur la table de nuit les livres se racontent leurs histoires ; et quand tout le reste s'y met aussi et que le ton monte, assez ! dis-je à ces mal élevés qui au fond sont gentils, le ton redescend, le silence se fait et pour protéger mon sommeil toute la nuit ils se font chut ! mutuellement ; car eux aussi me trouvent gentil et comme en somme il n'y a pas dans cette histoire le moindre méchant, le matin, au réveil, nous sommes tous amis, contents de nous voir.