Au Collège

Textes de
Ada Teller

 

 

Saloon
 
 

Au moment où le soir prenait effet, Joe Peligros poussa plus que nécessaire la double porte du saloon qui faisait des triples va-vient-va ; whisky ! ordonna-t-il accoudé au bar ; whisky ! ordonna le patron à l'apprenti ; quand Joe ingurgitait son breuvage d'un seul coup, un coup sonna ; devant lui, Chico Dingo arrivait dans le miroir, tirant en l'air juste pour s'amuser, en ouvrant en même temps la double porte, quelle brute, d'un coup de pied ; va-vient-va faisait excessivement la porte brutalisée ; accoudé au même bar, Chico ordonna : whisky ! et whisky ! ordonna le patron à l'apprenti ; le whisky se laissa ingurgiter d'un seul coup ; dehors, le train sifflait ; dans les tables, on faisait des parties de cartes et des nuages de fumée en volutes compliquées ; au milieu de ces messieurs, des filles avec des fleurs dans les cheveux détournèrent leurs sourires plutôt vers Chico et vers Joe, qui entre eux se regardaient d'un air mauvais ; une chaise s'est mise à voler qui vint se contempler dans le miroir ; crash ! et tout le monde s’entremêla : ceux des tables et ceux du bar et le patron et l'apprenti et la fumée et les filles avec des fleurs dans les cheveux et le pianiste, car il y en avait un pour le piano qui jouait faux ; pas un seul shérif et à nouveau tire en l'air Chico, juste pour s'amuser ; comme Joe l'aime décidément de moins en moins, de plus en plus je crains un duel ; le piano joue tout seul et la porte va-vient-va toute seule bat sans fin célébrant la pagaille qui va bon train, et le train, je ne sais pas, dans le vacarme, s'il sifflait.

 

 
     
 

 

Fiction infime
 
 

Par une musique bien étrange, des messages que personne ne comprenait traversaient les atmosphères ; quelqu'un déversait dans l'air des clartés insolites et brumeuses ; puis, les arbres restaient un moment cristallisés ; les arbres et les potagers ; ce n'est rien, ce n'est rien, me suis-je mise à espérer ; mais un message se précisait : un, deux, trois ; un, deux trois, répétait un écho tonitruant ; comme si de rien n'était, quelqu'un traversait le jardin et sonnait à la porte : est-ce qu'il y a quelqu'un ? un, deux, trois répondait l'écho tonitruant ; ce n'est rien, ce n'est rien, continuais-je d'espérer, mais déjà commençaient à s'épouvanter les créatures dans les bois ; est-ce qu'il y a quelqu'un ? un, deux, trois, ce n'est rien, oh créatures dans les bois cristallisés ! est-ce qu'il y a quelqu'un ? trois, deux, un…

 

 
     
 

 

D'un autre côté

 

Il n'y a rien de plus indissociable que le concave et le convexe ; tout ce qui est convexe est, d'un autre côté, concave. Non pas que je sois incapable de saisir la différence, mais il me faut toujours un moyen mnémotechnique, le seul que je connaisse  : concave, ce qu'on peut remplir comme une cave ; d'où il ressort qu'à l'inverse, il n'est pas possible de remplir le convexe. Seulement voilà, ça ne fonctionne pas toujours ; prenons par exemple une voûte : la voûte est ce qui se trouve à l'intérieur et non pas à l’extérieur de la cathédrale ; à l'extérieur, elle forme une coupole ou, si on préfère, un dôme, indiscutablement convexe, tandis que la voûte à l'intérieur est sans ambiguïté concave. Pourtant on ne peut pas remplir une voûte comme on remplit une cave ; la voûte, bien que concave, est réfractaire au remplissage, tout comme le convexe. Cette logique des voûtes et des caves démontre qu'on n'a pas encore trouvé le bon moyen contre la dyslexie complexe du concave et du convexe.

 

 
     
 

 

Cosses
 

Pour écosser des petits pois ce n'est pas la peine de laver les cosses. Sur la table de vos opérations, ce n'est pas la peine non plus de les anesthésier quand vous pratiquerez la césarienne pour libérer les multiplés que vous déposerez dans un joli bol jusqu'à ce qu'il soit surpeuplé ; puis, vous chercherez des recettes intéressantes sur Internet. Venons donc à l'essentiel : il me semble tout à fait dommage et même injuste de jeter les cosses écossées qui viennent d'enfanter. Certains en tirent des soupes que je n'ai pas eu le plaisir de savourer ni l'intention de confectionner, mais faute d'autre chose, avec ou sans sentiment de culpabilité, les cosses écossées sont envoyées en général belles et fraîches dans une poubelle ou finissent tout au plus dans un engrais. J'avais pensé à quelque composition décorative même éphémère avec des fruits ou des fleurs dans un vase, une poterie, ou encore dans un panier, mais je dois admettre que c'est d'un goût un peu douteux. Malgré un réel effort, je me retrouve donc assez à court d'idées pour les cosses écossées, mais ce n'est pas une raison. Vous réfléchirez.

 

 
     
 

 

Les Onomons 

 

Le silence de la nuit est propice à l'épanouissement dans nos maisons des tic-tac des horloges et du ron-ron du réfrigérateur. Mais il y a aussi dans la disponibilité nocturne de l'air, des résonances moins identifiables : des craquements de quelque poutre ou mobilier ou bien des crépitations plus énigmatiques aux origines incertaines qui possèdent le don acoustique de l'omniprésence et de l'ubiquité. Sans nom particulier, nous dirons de ces résonances que ce sont des Onomons. Je peux personnellement citer l'Onomon de mon armoire, pas forcément nocturne, mais plus perceptible à deux heures du matin, et celui de mon ordinateur, quand quelque chose se dilate à l'allumage et qu'elle doit ensuite se contracter à des heures imprévisibles et longtemps après qu'il soit éteint. Parfois, ces démons qui s'amusent en bruitages très divers, font fonctionner chez moi des manomètres et baroscopes dont je ne possède, en réalité, aucun.

 

 
     
 

 

Critique littéraire   

 

Monsieur, tout dans votre œuvre a trouvé sa forme, son arrondi, sa cadence et sa vocation ; tout y est intelligent sans être, heureusement, intellectuel ; on avance en terre ferme sur vos territoires d'imagination, à la seule lumière de vos feux d'artifice retombant en fulgurances inédites sur l'opacité essentielle des choses. Par des effets littéraires dont vous êtes le seul à détenir le secret, et sans savoir où une chose finit et où l'autre commence, nous voilà soudain au sein de l'extraordinaire, à la fois subtil et redoutablement efficace, car, ayant fini la lecture, on y reste encore, indéfiniment.

Voici, Monsieur, ma critique; pouvez-vous écrire le livre qui lui correspond ?

 

 
     
 

 

Gémellité 

 

Je n'ai pas perdu le souvenir de la première fois que j'ai vu des jumeaux ; c'était dans un train. Nous étions à peine installés à nos places que le phénomène se manifesta à mon attention étonnée sur les sièges de l'autre côté du couloir. Pourquoi ce garçon est deux ? Ce sont des jumeaux, dit maman. Des jumeaux ? Et papa expliqua du mieux qu'il put. Long silence méditatif en regardant filer maisons puis paysages, avec mon reflet dans la vitre pour seule gémellité. Pourquoi je n'ai pas de jumeau ? C'était la nature qui décidait et, quoique pour beaucoup de choses elle avait beaucoup d'imagination, elle nous avait voulu plutôt simples que doubles. L'imagination … un train comme le nôtre, lancé à toute allure en direction d'une ville où tout le monde avait son jumeau.

 

 
     
 

 

Sans gravité  

 

Un jour dans mon jardin, il se passa quelque chose d'extraordinaire. A dix mètres environ de moi, une belle pomme mûre se détacha de son pommier et commença à tomber mais très très lentement, comme dans un ralenti de cinéma ; alors, voulant courir vers elle, je fus surpris de voir que mes mouvements allaient eux aussi en ralentissant. Comme dans un film où sur une plage interminable l'amoureux se précipite vers l'amoureuse qui au loin se précipite vers lui, l'un et l'autre dans une course aérienne qu'on croirait sans fin, je courais, mais de plus en plus lentement vers la belle pomme mûre qui tombait de plus en plus doucement. Et je cours encore, déjà flottant, pour attraper la pomme presque suspendue dans l'espace et dans le temps.

 

 
     
 

 

Euphoria
 
 

Nous étions tous affairés aux préparatifs du mariage, quand, dans le jardin, les premiers virent s'avancer la bulle ; c'était, dans le ciel, une bulle transparente d'abord grosse comme la lune, mais plus belle et à un plus haut degré  parfaite ; elle venait vers nous sans cesser de grossir et déjà les informations annonçaient que les scientifiques au travail l'avaient baptisée Euphoria ; elle dépassait de beaucoup les dimensions de notre Terre et parcourant des distances astronomiques, elle nous atteindrait dans dix jours, le jour du mariage précisément. Au premier contact l'éclat produirait un bloup tonitruant et se déverseraient dans l'air toutes sortes de frémissements et pétillances. A force de voir grandir la bulle, nous finîmes par ne plus la voir, mais nous nous reflétions dans l'air devenu iridescent ; puis le jour dix arriva sans rien de ce qui avait été prévu, parce que la bulle s'éloigna, mais avec la Terre dedans et nous, valsant, emportés en voyage sidéral.

 

 
     
 

 

Prélude et Fugue 

 

Deux clans se disputent la suprématie à Caldebar ; d'une part les riches nobles dits les Tenants, d'autre part les non moins puissants bourgeois dits les Aboutissants. Entre eux, ambition, intrigues, jalousie. Les uns convoitent les manufactures Degré, dont le symbole est un coq et les fonderies Deforce dont l'emblème est un âne ; les autres envient les terres qui vont de Bonpied à Mifigue et de Bonœil à Miraisin. Entre les uns et les autres on ne compte plus les frictions, les mauvais tours et les vengeances suivies de représailles.

Mais voilà qu'hier, à la tombée du jour, comme j'errais dans la forêt, issus d'entre les arbres et des clans inconciliables, j'ai vu courir l'un vers l'autre une jeune fille et un jeune garçon tous deux de magnifique beauté ; c'est à deux pas de ma cachette de fougères qu'ils arrêtèrent leur course, et que, se prenant par les mains, les yeux dans les yeux, ils confirmaient amour éternel et fugue imminente.

Fugue donc la nuit venue, quand personne ne voyait leurs deux silhouettes à cheval s'éloigner et se fondre enfin dans les ombres du chemin.

Triste ou non, l'issue ne pouvait se concevoir ni mieux, ni autrement, quand on connaît les Tenants et les Aboutissants.